Diplômés

[INTERVIEW ALUMNI] : Mathieu Lucas - AJAP 2025

Mathieu Lucas, diplômé de l'ÉNSA Versailles en 2012, figure parmi les lauréats des Albums des jeunes architectes et paysagistes (AJAP) 2025, distinction décernée par le Ministère de la Culture dans la catégorie Paysagistes-concepteurs et Sociétés de paysage. Architecte DE, paysagiste concepteur et ancien pensionnaire de la Villa Médicis (2018-2019), il dirige aujourd'hui son agence fondée en 2019, développant une pratique à la croisée du paysage, du territoire et des dynamiques climatiques. Nous l'avons rencontré pour revenir sur son parcours et sa vision du métier.

Portrait Mathieu Lucas - Crédit : Stéphane Ruchaud
Portrait Mathieu Lucas - Crédit : Stéphane Ruchaud

Félicitations pour ce prix. Qu'est-ce qu'il représente pour toi, et à quel moment de ton parcours professionnel s'inscrit-il ?

C'est une vraie reconnaissance. L'agence a été créée en 2019, donc c'est la reconnaissance de tout ce qu'on essaye de mettre en place — nos visions, nos méthodes. C'est un moteur fort, et un message qui nous dit qu'on va dans la bonne direction, que l’on doit continuer à explorer et expérimenter.

Ton travail se situe à la croisée de l'architecture et du paysage. Comment as-tu construit cette double culture, notamment depuis la fin de ton cursus à l'école ?

Il y a l'enfance, les études d'architecture, et puis la pratique professionnelle. Depuis l'enfance, il y a toujours eu une forme d'appétence pour le vivant, les sciences naturelles, la géographie. Ensuite, pendant mes études d'architecture — en master à Versailles — j'étais plus intéressé par les questions de territoire et de grande échelle que par la conception d'un objet architectural. Cela s'est concrétisé par un diplôme avec Djamel Klouche, au sein d’un projet de recherche « Ignis Mutat Res », portant sur les questions transfrontalières et énergétiques autour de l'eurométropole Lille-Courtrai-Tournai.

Cet exercice m'a conduit un peu par hasard vers le paysage : en 2012, c'était la crise à Paris, personne n'embauchait. Bas Smets, qui était dans le jury, nous a invité à le rejoindre à Bruxelles. J'y ai trouvé un endroit où je pouvais continuer à parler de territoire et d'urbanisme, où l'exigence graphique et la question de la représentation étaient primordiales, et où je pouvais adresser les questions de géographie, de climat, de végétation, de qualité de vie et du vivant. Tout ça a eu beaucoup de sens, et je suis resté en paysage à partir de ce moment-là.

Tes expériences au sein des agences Base et Bureau Bas Smets, puis ta résidence à la Villa Médicis, ont dû marquer ta trajectoire. Est-ce qu'avoir évolué dans autant de contextes différents t'a aidé à nourrir ton approche du projet ?

Nous sommes le résultat de la somme de nos expériences. Chaque étape correspond à des moments de vie différents. Chez Bas Smets à Bruxelles, il y avait une méthodologie extrêmement claire, très associée à la représentation : il fallait révéler une singularité du site pour initier la démarche de conception. Ce fut aussi une grande ouverture à l'international — notamment au Bahreïn et en Albanie — à d'autres univers, d'autres méthodes, d'autres environnements de travail. Trois ans très riches.

Chez Base à Paris, ce fut davantage l'expérience de l'agence à grande échelle : le suivi de projets importants avec plus de responsabilités, la gestion de groupements, la Maîtrise d'Oeuvre française et l’organisation de la commande publique — avec un focus important sur la conception d'espace public.

La Villa Médicis, c'est le temps de l'exploration individuelle. Pensionnaire pendant un an, j'ai pu initier mes recherches personnelles sur les climats, les vents, les dynamiques portées par la géographie. Je me suis notamment intéressé à la brise de mer romaine, le Ponentino — un vent fondamental dans la culture romaine : c'est pour cela que les villas et les parcs sont installées sur les hauteurs, que les pinèdes sont ouvertes vers l’Ouest, les bassins et les fontaines dans les pentes. C'est le vent de la « dolce vita », quand il souffle vers 18h et qu'on sort les tables sur les terrasses. Un vent qui n'arrive plus à souffler dans le centre de Rome.

Je suis donc parti de ce constat : tout est en mouvement, tout est dynamique. Comment, par l'exercice de représentation, attraper ce mouvement pour concevoir les espaces autrement ? On dit que le Corviale — ce très grand bâtiment moderne d'un kilomètre de long — a stoppé le vent. Les scientifiques m'ont confirmé que cette brise de mer est effectivement de moins en moins puissante dans Rome, stoppé dans sa course par un dôme de chaleur au-dessus des espaces urbanisés depuis les années 50 entre le centre historique et la mer. Et quand on sait que les températures de Rome seront celles de Tunis en 2035, il y a un enjeu fondamental à repartir de ce que j'appelle le fragile : ces brises, ces courants, l'ombre, les degrés d'humidité, les trajectoires du vivant — tout ce qu'on ne regarde pas suffisamment, mais qui est absolument fédérateur dans la construction de notre expérience quotidienne et la perception de nos espaces.

La Villa Médicis, c'est donc le temps de l'enquête : attraper ce vent, comprendre ces interactions à travers les grands paysages de la métropole romaine — l'embouchure du Tibre, les grandes plaines agricoles, les collines urbanisées, les vergers au-delà. Et découvrir que tous les parcs et jardins de la Renaissance, à Rome et en Italie, sont dessinés par et pour le climat, avec une compréhension extrêmement fine des de l’expérience sensorielle d’un espace et la production de microclimats saisonniers — dans un temps où les puissants devaient pouvoir pratiquer le jardin le plus longtemps possible dans l’année pour songer à la manière de conduire leurs affaires.

Après Rome, j'ai eu envie de me lancer. Je suis rentré à Paris, j'ai monté mon agence, et toutes ces explorations des dynamiques climatiques sont devenues une méthodologie. Nous l’avons déployée notamment pour Annecy 2050, un exercice prospectif pour imaginer des stratégies de résilience à grande échelle, ou à Lausanne, avec un pavillon d’eau révélateur des brises lacustres sur les berges du Lac Léman. Pour chaque projet, quelle que soit l'échelle, nous travaillons sur une double lecture : la lecture territoriale à grande échelle, et une exploration des dynamiques climatiques — aériennes et souterraines — qui traversent le site, pour construire une équation, un assemblage d’échelles et de temporalités pour dessiner un projet spatial inattendu.

Tu es également enseignant à l'École nationale supérieure du paysage de Blois. Qu'est-ce qui te semble le plus important à transmettre aux étudiants face aux enjeux environnementaux et sociétaux actuels ?

Ce n'est pas facile, parce qu'on se sent tous démunis face à la crise écologique — le dérèglement climatique, l'effondrement de la biodiversité. Les étudiants portent en eux cette conscience, et c'est bien normal. Mais il n'est pas facile de trouver l'endroit où l'on se sent légitime et utile dans nos métiers.

J'ai tenté d’y répondre par la rédaction d’un article sur la « puissance du fragile » pour les Cahiers de l’Ecole de Blois (Numéro 23, Paysages Partagés, Editions de la Villette). L'idée, c'est que la fragilité — celle de nos métiers et de nos outils, celle de tout ce que la modernité a souvent délaissé — et le fait d'accepter que nous n’avons pas de réponse, sont essentiels, pour éviter une approche solutionniste et libérer l’imaginaire. Une des vraies difficultés aujourd'hui réside dans le manque d'imaginaire dans les propositions d'aménagement, d'espaces, de construction de nos sociétés. Nous n’avons jamais eu autant besoin d'utopies, de prospectives, de nouvelles trajectoires, de nouveaux récits. Et c'est là où notre profession a, je crois, un rôle important à jouer — par sa capacité de synthèse, sa capacité à adresser des champs multidisciplinaires, sa capacité de représentation et de discours.

C'est cette construction de nouveaux imaginaires que j'essaye d'insuffler. Pour se débarrasser de l'angoisse omniprésente, il faut construire des singularités — des singularités de regards, des singularités d'approche. On nous propose encore trop souvent les mêmes réponses pour tenter de contrer un système en bout de course. Or, dans la libération de l'imaginaire, il y a une libération de l'angoisse : on sent que l’on peut appréhender les sujets de façon beaucoup plus large, qu'on peut mettre autour d'une table des gens qui ne pensaient pas pouvoir se parler. Face à l'angoisse, la puissance du projet comme outil fédérateur, et la construction de démarches inattendues et stimulantes permettent de se sentir au bon endroit.

Quel conseil donnerais-tu à des étudiants en architecture qui s'interrogent sur des parcours hybrides entre l'architecture, le paysage et la recherche ?

A Versailles, traverser la rue — au sens propre, vers l'Ecole de Paysage et les chefs d’oeuvre de Le Nôtre. Au-delà de ça, nourrir sa curiosité, c'est évident. Ce que je comprends de mon propre parcours, c'est que ce n'est pas le diplôme qui fait une vie — et c'est particulièrement vrai en architecture. Ce sont les choix qu'on fait à certains moments donnés. On ne verrouille pas sa vie par un diplôme ; au contraire, le diplôme d'architecture n'est qu'une porte ouverte vers d'autres univers. C'est un des rares métiers où l'on continue de comprendre tout au long de sa pratique que l’on ne sait rien ou si peu — et que plus on sait, moins on sait. C’est extrêmement stimulant.

Il existe également des formations, après le diplôme d’architecture à Versailles ou à l’Ensa Paris Est et Blois avec des doubles diplômes, mais je crois qu’il s’agit surtout de s'autoriser le pas de côté. C'est peut-être ça, le temps de l'étude. Personnellement, je regrette un peu mes premiers stages en agence d'architecture. Peut-être qu'en pépinière, j'aurais été beaucoup plus heureux, avec cette intuition que je voulais déjà m'intéresser à tout ça.

Les étudiants se crispent beaucoup, nourris par l'angoisse, et ont parfois tendance à vouloir tout verrouiller pour trouver le bon chemin. Je pense qu'au contraire, c'est en prenant le plus de pas de côté possibles, en s'autorisant le plus possible l'expérimentation, la surprise, l’inattendu, l’exploration d’autres champs, que des pratiques hybrides peuvent surgir.

Nous remercions chaleureusement Mathieu Lucas pour cet entretien et nous lui adressons une nouvelle fois toutes nos félicitations.

Quelques projets de Mathieu Lucas :